Depuis sa sortie en avril 2022 sur Netflix, Heartstopper s’est imposée comme bien plus qu’une série pour adolescents. Adaptée des romans graphiques à succès d’Alice Oseman, cette production britannique a conquis un public international grâce à sa douceur, sa sincérité et sa représentation lumineuse de l’adolescence queer. Ce succès mondial s’accompagne toutefois de réceptions nuancées selon les contextes culturels : entre fierté nationale au Royaume-Uni et fascination américaine pour la "Britishness", retour sur un phénomène générationnel.
Un succès immédiat et intergénérationnel
Mettant en scène la romance naissante entre Charlie, lycéen introverti et ouvertement gay, et Nick, star de l’équipe de rugby en plein questionnement identitaire, Heartstopper séduit par sa palette pastel, ses animations de cœurs dessinés à la main, et surtout son ton profondément bienveillant. Dès sa sortie, la série est saluée pour sa capacité à aborder des sujets complexes — orientation sexuelle, anxiété, harcèlement — avec délicatesse, sans jamais céder au pathos.
La presse internationale, notamment The New York Times et Variety, a rapidement souligné son "pouvoir apaisant" dans un paysage saturé de récits adolescents sombres ou provocateurs, à l’image de Euphoria ou 13 Reasons Why.
Réception au Royaume-Uni : une ode à la normalité queer
En Grande-Bretagne, Heartstopper a été accueillie comme une véritable bouffée d’air frais. Pour The Guardian, il s’agit d’"une série révolutionnaire par sa simplicité". Le quotidien souligne la rareté d’une fiction LGBTQ+ aussi accessible, lumineuse et optimiste dans le paysage audiovisuel britannique. Cette normalisation de l’amour queer, dépouillée de tragédie ou de stigmatisation, est perçue comme un tournant.
La presse locale salue aussi l’ancrage réaliste de la série : uniformes scolaires, architecture anglaise typique, dynamique sociale propre au système éducatif britannique — des éléments qui renforcent l’authenticité et favorisent l’identification. Contrairement à des séries comme Skins ou Misfits, où les adolescents sont souvent plongés dans des situations extrêmes, Heartstopper mise sur la tendresse, l’humour discret et la légèreté.
États-Unis : une fascination douce-amère pour la "British vibe"
Côté américain, la série a également rencontré un écho massif, portée par les réseaux sociaux et les fans de la première heure des romans graphiques. Mais si le succès est là, le regard est différent. De nombreux médias — The Atlantic, Vulture ou encore The Washington Post — insistent sur la "Britishness" du projet : l’accent, les uniformes, l’absence de conflits parentaux ou de violence dramatique. Pour le public américain, Heartstopper apparaît comme un ovni délicieusement innocent dans un univers de fictions adolescentes souvent hypersexualisées et cyniques.
Certains critiques, cependant, ont noté que le rythme contemplatif de la série et son esthétique "trop mignonne" pouvaient désarçonner. Rolling Stone évoque un "conte de fées queer", salutaire certes, mais presque en décalage avec la réalité sociale de nombreux ados américains.
Une portée universelle
Ce qui rend Heartstopper si puissant, c’est sa capacité à toucher au-delà des frontières : l’amour adolescent, le coming out, l’acceptation de soi, l’amitié… autant de thématiques qui résonnent universellement. Les adultes y retrouvent aussi un miroir nostalgique : celui de l’adolescence qu’ils auraient aimé vivre avec plus de liberté et de représentations positives.
Réactions régionales : un regard critique depuis l’intérieur du Royaume-Uni
Si la série est célébrée en Angleterre, certaines voix venues d’Écosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord pointent un manque de diversité culturelle et linguistique. Dans The Scotsman, plusieurs critiques regrettent l’homogénéité des accents (majoritairement du sud de l’Angleterre) et l’absence de représentation du monde rural ou des réalités locales spécifiques à ces régions. L’impression que la "britannicité" de la série reste cantonnée à une Angleterre privilégiée revient souvent dans ces analyses.
En Irlande du Nord, la comparaison avec une autre série à succès, Derry Girls, est inévitable. Bien que les deux séries n’aient ni le même ton ni la même époque, certaines critiques estiment que Netflix aurait pu capitaliser sur la richesse culturelle de l’ensemble du Royaume-Uni plutôt que de centraliser la narration autour de Londres et de ses codes.
Une série dans les débats politiques
Fait notable, Heartstopper s’est même invitée dans l’arène politique. Le Premier ministre Sir Keir Starmer, dans un discours récent sur la violence en ligne et la montée de la misogynie chez les jeunes garçons, a cité la série comme un exemple de modèle positif. Il a suggéré sa diffusion dans les écoles et au Parlement pour contrer les discours toxiques sur la masculinité et promouvoir des représentations saines de la jeunesse et des relations.
Auteur
Mayeul BERETTA
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